ACAB OU COMMENT LA MANIF N’A JAMAIS EU LIEU

Montréal, 10 octobre 2013, Square Victoria.

Acte premier

À voir les dispositifs de sécurité déployés pour nous (chatouilleur-se-s de guitare, anarchistes, militant-e-s, barbus et poilus de tout genre) accueillir, je finis par m’auto-suspecter d’être un élément dangereux. A-t’on changé de plan? Est-ce qu’on a troqué le Palais des Congrès pour la Bastille?

Parce que les policiers, en mauvais joueurs, ils sont sur le pied de guerre. Tout l’attirail est là : l’armure, le bouclier, le bâton, le poivre de Cayenne qui s’excite, les balles de caoutchouc qui démangent, les chevaux et leur crottin, l’hélicoptère TVA qui bourdonne, la bedaine, le regard-néant pis l’écume en coin de bouche. La totale, quoi.

Faut croire que la menace est réelle, que cette fois-ci, c’est la bonne. On ne s’en vient pas juste pour scander les sempiternels slogans, pour taquiner une vitrine innocente ou toiser du regard les uniformes téléguidés.

Cette fois-ci, l’oléoduc Enbridge, c’t’espèce de lombric géant, rouillé et génocidaire, qui a faim de populations autochtones, de bitume liquide et de sources d’eau viciées, ça a du réveiller la population zombifiée. Fini que j’espère! Plus jamais! Assez! C’est la majestueuse révolte, miracle, pincez-moi.

Maintenant, quand ils (le 1%, ceux pour qui le bonheur se quantifie, pour qui la vie se marchande et se négocie) vont vouloir nous la rentrer profonde, ça ne fonctionnera plus! Même avec leur Soma médiatique, leur logique d’expert-comptable pis leurs larbins élus, on gardera le poing en l’air.

On se dressera comme un(e) seul(e) femme-homme! Aujourd’hui, on va en bouffer du capitaliste. On va te leur gruger le salariat pis se goinfrer de leurs logements miteux. Au diable les miettes!

Mais non, p’tit gars, dès que le brouillard se dissipe, je découvre une insurrection faiblarde, peu nombreuse. Les camarades zyeutent avec appréhension des cohortes de policiers en surnombre, c’te masse compacte de bêtise qui souffle, gratte le sol et attend de charger.

Je me tâte le terrorisme en puissance de près pis je désespère avec mes 150 livres mouillé d’estomac creux, les yeux cernés, un foie ratatiné pis quelques misérables pièces de monnaie dansant dans mes poches.

Il y a le camion-flûte de la police qui gazouille des trucs pendant qu’on lui susurre des «on s’en câlisse » pis des « we don’t give a fuck ». Mais le sifflet persiste sur une comptine qui parle de suivre le sens de la circulation, histoire de ne pas perturber une population qui dort au gaz.

Acte second

Escortés par les malabars de l’État, on marche nerveusement. On grimpe un peu au Nord du Square Victoria, s’éloignant du Palais. Des badauds en costume-sourcils-froncés pis des meudames en jupon-tailleur-lèvres-pincées nous lorgnent d’un œil blafard. On ne gambade pas joyeusement, ça sent mauvais la souricière pis le GI fébrile d’intervenir; alors on se tient près les uns des autres, à l’affut.

À la première intersection qu’on croise, les poussins font aller leur pédalier pis nous bloque la rue. Pendant ce temps, les gorilles font claquer leurs matraques sur leurs boucliers. « Sur le trottoir » que ça vocifère, « décrissez de la rue les hosties » que ça gueule. Il y a un petit mouvement de panique alors qu’on se constate coincés entre un édifice lisse et grisâtre pis un cocktail d’uniformes noirs.

En file indienne, on se fraie un chemin jusqu’au prochain coin de rue tandis que les « honnêtes gens » sortent de leur tour à bureau attitrée, question d’observer l’étrange attroupement. En tournant, on se retrouve dans une pente et apparait alors un passage discret. C’est notre chance! Plusieurs d’entre nous tentent de semer ces chaperons de malheur.

Rien n’y fait, l’escouade jaunâtre en tricycles nous barre la route, éperonnant avec leur guidon les plus proches. Un petit coup au sternum ou dans les côtes, à l’abri des regards indiscrets, pour t’apprendre le civisme, ça te replace le citoyen à sa place.

Derrière, des cris s’élèvent, il y a une brève escarmouche qui se termine par une arrestation, qu’on me dira après. Nous sommes presqu’encerclés, les points de fuite se raréfient. Désorganisés, nous rebroussons chemin, dépités, en scandant « No justice, no peace, fuck the police »! Mais on essaie de convaincre qui? La manif n’a pas lieu. Les policiers ont le rictus, la face de bœuf de circonstance. Ça jubile.

Plus loin, alors qu’un groupuscule descend en direction du Palais des congrès, c’est la merde. Les enfoirés ne se sont pas sapés en anti-émeute pour repartir bredouille. Dame Justice-pour-tous-et-plus-pour-certains, c’te salope, exige des sacrifices. Il y a chérie et fiston à la maison qui voudront entendre les exploits de Matamore, avec détails et borborygmes, crocs sortis et veines saillantes.

C’est donc une douzaine de trophées de chasse qui se font menotter, pris au piège, acculés au mur, pendant que les kodaks immortalisent l’image de la victoire pour le journal de 18h00…

Acte troisième

J’ai l’humiliation au ventre pis le dégoût aux yeux. Je traine des pieds avec des potes, en direction de la job, plus tôt que prévu. Il y a des policiers devant chaque entrée du Palais des Congrès, protégeant de potentielles interruptions une mascarade subventionnée pis bichonnée.

Une femme et un monsieur abordent un policier et lui demande ce qu’il se passe, l’air hébété.

Le truc, m’sieurs dames, c’est que, tandis qu’on (les vandales, les salauds qui refusent de se taire) se démerde à « tenter de la sauver, c’te putain de planète » ou à « arrêter d’vivre comme des esclaves consentants », la police est de mieux en mieux armée pour protéger les rapaces de ce monde.

Pis la masse douillette (celui qui vit devant sa télévision avec son surgelé pis ses tetons numérisés, celle qui s’isole derrière ses illusions-Chatelaine pis l’angoisse des prochaines vacances toutes comprises), tranquille et amorphe, reste peinarde à regarder le spectacle.

C’est à se demander qu’est-ce qu’il faut pour que ça se bouge le fion, c’te masse. Davantage de scandales et d’élus corrompus? Plus de désastres écologiques qui demeurent impunis? Une crise économique globale et revampée au goût du jour, avec famine pis pauvreté généralisées? Qu’on vienne saisir la télé pis la tondeuse?

Misère…

Catégories

Corp policier (SPVM, SQ, GRC, agent de la STM, etc): 

Dossiers: 

Type de document: