Prudence avec le Taser

MISE À JOUR (en date du 28 juillet 2014 ) : Dans une décision qui a échappé à notre attention, la Cour du Québec a acquitté les policiers Steve Thibert et Yannick Bordeleau de toutes les accusations en déontologie portées contre eux, en 2013. Leur conduite dans l’affaire Registre est donc exempte de tout reproche en matière déontologique.

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Le Taser sauve des vies ? Parlez-en à la famille de Quilem Registre, mort à la suite d’une intervention du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le 14 octobre 2007.

Registre était agité et intoxiqué à la cocaïne et à l’alcool lorsqu’il a été intercepté par des patrouilleurs dans le quartier Saint-Michel. Incapables de le contrôler, les policiers Yannick Bordeleau et Steve Thibert lui ont asséné six décharges de pistolet à impulsion électrique en 53 secondes. C’est un cumulatif de 300 000 volts en moins d’une minute.

L’état de santé de Quilem Registre s’est détérioré rapidement. Il a dû être conduit à l’hôpital, où il est décédé quatre jours plus tard des suites d’une nécrose du côlon, de l’intestin grêle et du foie.

Le coroner Catherine Rudel-Tessier n’a pu imputer la mort de Quilem Registre au Taser. Elle a considéré, dans son rapport, que les six décharges y avaient contribué. Les policiers Bordeleau et Thibert n’ont jamais été accusés au criminel ; ils ont cependant été suspendus respectivement pour 20 jours et cinq jours ouvrables, sans solde, en déontologie. La première décharge était justifiée dans les circonstances, tandis que les cinq suivantes relevaient de «l’utilisation d’une force plus grande que nécessaire», selon le Comité de déontologie policière.

C’est en gardant l’affaire Registre en tête qu’il faut lire le rapport rendu public cette semaine par le coroner Jean Brochu, sur la mort de Farshad Mohammadi.

En janvier 2012, l’itinérant a été abattu de deux balles dans le métro de Montréal après avoir poignardé un policier. L’homme ne répondait à aucune directive et il posait une menace immédiate pour la sécurité du public dans un endroit achalandé.

Si les policiers avaient disposé de pistolets à impulsion électrique, Mohammadi serait peut-être encore vivant, avance en substance le coroner Brochu. Ce n’est pas si simple.

Le Taser est un puissant instrument pour prendre des raccourcis dans l’intervention policière. Mis entre les mains d’un policier à la mèche courte, dépassé par l’ampleur de la détresse humaine autour de lui ou tout simplement au bord de l’épuisement professionnel, le Taser est l’équivalent d’une baguette magique pour rétablir un semblant d’ordre dans un univers chaotique.

Imaginez un seul instant le sort qu’aurait réservé Stéfanie «Matricule 728» Trudeau aux «gratteux de guitare» du Plateau (Serge Lavoie, Rudi Ochietti et Simon Pagé) si elle avait disposé d’un Taser?

La direction du SPVM ne l’avouera jamais publiquement, mais si elle a été si réticente à étendre l’utilisation du Taser à tous ses patrouilleurs, c’est parce qu’elle craignait les dérapages potentiels dans la foulée du décès de Registre. Dans un revirement spectaculaire, le SPVM n’a pas attendu la publication du rapport du coroner Brochu avant d’accroître le nombre de Taser en circulation.

À Toronto, l’ancien juge de la Cour suprême, Frank Iacobucci, a publié lui aussi un rapport cette semaine sur la mort de Sammy Yatim, 18 ans. Il recommande l’usage accru du Taser, et comme mesure de surveillance, l’installation de caméras sur leurs uniformes (la coroner Rudel-Tessier avait fait la même recommandation dans son rapport sur la mort de Registre).

À Montréal comme à Toronto, les problèmes sont similaires : l’enchevêtrement des problèmes d’itinérance et de santé mentale rendent les interventions policières plus complexes. Les policiers ne voudront jamais jouer le rôle de travailleurs sociaux, et ils ont en partie raison. Ils ne sont ni formés, ni outillés, ni payés pour jouer les psychologues de rue. Ils ont encore beaucoup de chemin à faire pour abandonner renoncer à leur identité de «combattants du crime».

La criminalité diminue, mais la détresse psychologique augmente dans les grandes villes. Le policier d’aujourd’hui doit faire preuve de patience, et d’une certaine délicatesse dans son intervention. L’heure n’est plus à se prendre pour Bruce Willis dans Die Hard.

Le fin mot de l’affaire, c’est la formation des policiers dans l’intervention en santé mentale. Le coroner Brochu et le juge Iacobucci insistent d’ailleurs tous les deux sur ce point dans leurs rapports respectifs.

Puisque l’usage du Taser semble inévitable, le SPVM et la commission de la sécurité publique de la Ville de Montréal ont un devoir d’informer et de rassurer la population. L’utilisation de cette arme doit être bien encadrée si l’on veut qu’elle serve réellement à améliorer la sécurité de la population.

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